Les médecins-dentistes se retrouvent parfois dans la situation inconfortable de recevoir un patient présentant des signes d’exposition à de la violence, que ce soit sur le visage ou directement sur les dents. Il peut s’agir de conséquences d’actes de violence domestique, une forme de violence qui reçoit peu d’attention bien qu’elle soit à l’origine d’environ 70 % des homicides. Le Swiss Dental Journal s’est entretenu avec Uta Reutlinger du service de coordination en matière de prévention de la violence de la police thurgovienne pour savoir comment les médecins-dentistes peuvent contribuer à faire cesser les violences domestiques.

Uta Reutlinger, imaginons que vous soyez médecin-dentiste. Une patiente se présente dans votre cabinet avec un œil au beurre noir et affirme qu’elle est tombée dans les escaliers. Vous soupçonnez toutefois qu’elle a été battue. Comment vous comportez-vous ?

Il est difficile d’en parler et tout particulièrement d’entamer la discussion à ce propos. Une astuce pourrait consister à ne pas aborder le sujet directement, mais de lui entrouvrir une porte : « La semaine dernière, j’ai reçu une patiente qui présentait des blessures similaires. Sauf que, chez elle, elles provenaient de violences domestiques et non pas d’une chute dans les escaliers. » C’est une manière de lui tendre la perche sans la forcer à parler.

Un médecin-dentiste est-il capable d’évaluer si de la violence a été exercée ?

Je pense que les médecins-dentistes arrivent, dans la plupart des cas, à déterminer si la blessure buccale colle avec le récit de la patiente. Ils peuvent alors demander si elle a d’autres blessures, pour se faire une idée plus précise de ce qui est arrivé. Mais le but n’est pas de vouloir immédiatement diagnostiquer des violences domestiques. Il s’agit plutôt, à l’inverse, de ne pas en exclure la possibilité.

La violence domestique est une forme de violence parmi d’autres. Comment est-elle définie ?

Il est crucial de proposer de l’aide, quel que soit le type de violence. La violence domestique se distingue des autres formes de violence en ce sens qu’un lien émotionnel existe entre la victime et l’agresseur, souvent au sein de la famille. Ce lien émotionnel complique toute demande d’aide. La violence domestique peut s’exercer sur le plan physique, sexuel, psychologique, économique et ­social. Au cabinet dentaire, ce sont avant tout les traces de violence physique qui seront visibles. Ce n’est qu’en discutant que l’on peut éventuellement découvrir la violence cachée. Car beaucoup de choses se sont généralement passées avant d’en arriver à la violence physique. La spirale de  la violence illustre parfaitement cette montée en puissance.

Pouvez-vous nous en dire davantage ?

La violence domestique ne se déclare pas subitement, elle s’installe progressivement. Elle peut commencer par des cris, des propos dévalorisants ou des humiliations et aller crescendo au fil du temps. Lorsque cette violence psychique est également exercée en présence d’amis, ou en public, et que personne ne réagit, elle est en quelque sorte légitimée. Les deux protagonistes ont alors la confirmation que cela ne pose visiblement pas de problème. Tant que la spirale n’est pas stoppée, la violence continuera et s’exercera éventuellement même physiquement. L’intervention d’un tiers – un médecin-dentiste, des amis, mais aussi la police – peut briser cette spirale de la violence. Il est indispensable de faire comprendre clairement que la violence n’est pas tolérable. Ce n’est que lorsque les auteurs de violence assument la responsabilité de leurs actes qu’ils peuvent, dans le meilleur des cas, faire un travail avec l’aide de spécialistes pour changer leur comportement.

Les médecins-dentistes peuvent donc déclencher cet arrêt de la spirale de violence. Pour autant que la proposition que vous avez décrite au début de notre entretien soit acceptée par le patient. Mais que faut-il faire s’il ne saisit pas cette main tendue ?

Il faut dans tous les cas essayer d’aborder à nouveau le sujet. Cela peut apporter un certain soulagement, car il se peut que personne jusque-là n’ait encore clairement formulé les observations faites. Le meilleur moyen pour y parvenir est de ne pas acculer la victime et de respecter son propre rythme pour rechercher un soutien supplémentaire. Des dépliants mis à disposition dans la salle d’attente peuvent s’avérer utiles. Le personnel médical est tenu au secret professionnel et ne peut pas signaler des victimes de violence aux autorités à leur insu ou contre leur gré. Toutefois, la législation cantonale en la matière varie et il existe des exceptions en fonction du type de violence.

Les médecins-dentistes peuvent-ils bénéficier d’un soutien lorsqu’ils sont confrontés à une victime de violence domestique ?

Ils peuvent, par exemple, s’informer ­auprès d’un centre de consultation pour l’aide aux victimes. Il est important de connaître la manière de travailler de ces centres pour les recommander aux patients : ils prennent fait et cause pour la victime. Ce qui y est discuté n’est pas ­automatiquement signalé à la police ou à d’autres autorités. Au lieu de cela, on examine avec la victime quelles options sont envisageables pour la suite. Porter plainte n’en fait pas forcément partie. Il faut absolument rassurer la victime sur le fait que rien d’imprévisible ne va se produire dès qu’elle fait le premier pas. Les enfants peuvent également s’adresser aux centres de consultation, qui emploient des interlocuteurs spécialement formés pour prendre en charge des mineurs. Les enfants plus âgés notamment ont peut-être déjà, en plus des parents, une personne de confiance avec laquelle ils ont déjà parlé de violence et vers laquelle ils pourraient se tourner pour entrer en contact avec un centre de consultation, par exemple une enseignante ou un assistant social de l’école. Le médecin-dentiste peut, par exemple, proposer à la victime de revenir au cabinet si la prise de contact avec le centre de consultation ne se fait pas.

Quelle différence y a-t-il entre un centre de consultation pour l’aide aux victimes et l’Autorité de protection de l’enfant et de l’adulte (APEA) ?

Il s’agit d’institutions indépendantes les unes des autres. L’APEA est tenue, en tant qu’autorité légale, d’examiner chaque signalement de mise en danger. Les centres de consultation pour l’aide aux victimes sont indépendants et ne sont pas obligés de transmettre des informations aux autorités. Toutefois, s’ils soupçonnent que le bien-être d’un enfant est en danger, ils sont alors eux aussi tenus de contacter l’APEA, mais toujours en concertation avec la personne concernée.

Un médecin-dentiste peut-il contacter ­directement l’APEA ?

Oui. Conformément à l’art. 314d du Code civil (CC), les médecins sont également soumis à l’obligation de collaborer en présence de signes concrets indiquant que l’intégrité physique, psychique ou sexuelle d’un enfant est menacée. Même dans le cas d’une patiente adulte qui porte des marques évidentes de coups, mais qui ne demande visiblement pas d’aide, les médecins sont autorisés à communiquer des informations (art. 453 CC). Il faut porter une attention particulière aux enfants, car, dès lors qu’ils sont témoins de violence domestique entre leurs parents, ils peuvent souffrir de traumatismes ou de retards de développement au même titre que s’ils étaient directement victimes des faits de violence. S’ils décident d’alerter l’APEA, les médecins-dentistes devraient, dans la mesure du possible, en informer les patients et faire preuve de la même transparence que lors des soins dentaires.

Comment faut-il se comporter si l’on ne peut pas évoquer la violence, car l’auteur présumé accompagne la victime ?

Il arrive fréquemment que l’auteur des violences accompagne la victime, sans doute pour éviter qu’elle ne prenne con­tact avec des tiers. Mais peut-être est-il possible, dans ces cas-là, de demander à cette personne de quitter temporairement la pièce, au moins pour une partie de l’examen, par exemple pour réaliser une radiographie, et d’entamer une discussion pendant ce laps de temps. S’il est impossible d’aborder le sujet entre quatre yeux avec la victime et qu’un soupçon de mise en danger existe, il est possible, s’agissant d’adultes, voire obligatoire lorsque des enfants sont concernés, de contacter l’APEA. Il ne faut jamais en parler à la victime ­devant l’auteur présumé des violences. Il faut se fier à son intuition en fonction de chaque situation. La plupart des gens sont capables d’évaluer correctement à quel moment ils doivent entreprendre quelque chose et ce qu’il convient de faire.

Les victimes de violence domestique sont des femmes et des enfants, pense-t-on souvent. Mais les hommes sont-ils également concernés ?

Le nombre de victimes de violence domestique est difficile à déterminer et c’est encore plus vrai lorsque les victimes sont des hommes. Car les hommes ressentent davantage de honte à en parler, le tabou social étant plus important. Les hommes, cependant, sont plus rarement victimes de violence physique et subissent souvent des violences psychiques. Il n’en demeure pas moins que, selon les estimations, 75 % des victimes sont des femmes.

La violence domestique est-elle plus répandue dans certains milieux sociaux ?

La violence résulte toujours d’un abus de pouvoir et les enjeux de pouvoir sont omniprésents. Dans une société traditionnelle, les hommes occupent plus souvent une position de pouvoir. On pensait autrefois que la violence domestique touchait davantage les groupes sociaux peu éduqués. Or, on sait à présent qu’elle ne dépend ni du revenu ni du niveau de formation. Si une corrélation existe, il s’agit de ménages avec une représentation ­traditionnelle des rôles. Il peut s’agir de la famille d’un médecin de la classe moyenne supérieure comme d’une famille d’immigrants attachée aux valeurs patriarcales.

Arrive-t-il que le médecin-dentiste doive se protéger lui-même ?

Rarement. Des parents pourraient, par exemple, devenir agressifs si la maltraitance d’un enfant a été signalée à l’APEA. Il ne faut pas hésiter à appeler la police si un individu se montre menaçant. Mais cela arrive très rarement. La plupart des auteurs de violence sont reconnaissants qu’on les aide à sortir de la spirale de violence, car ils se sentent également démunis. Un médecin-dentiste peut aussi, le cas échéant, attirer l’attention d’un auteur de violence sur l’existence de centres de consultation. Dans la plupart des cas, il n’y a aucune raison d’avoir peur, d’autant que l’on n’est pas seul au cabinet.

Justement, il y a généralement d’autres collaborateurs au cabinet. Comment faut-il se comporter vis-à-vis d’eux ? Une assistante dentaire voit également les blessures de la victime. Comment faut-il communiquer avec l’équipe du cabinet ?

C’est une bonne question. L’idéal serait qu’un cabinet dentaire définisse une stratégie pour les personnes ­victimes de violence. On pourrait décider que seul le médecin-­dentiste ou l’hygiéniste dentaire s’adresse directement à une victime, tandis que les assistantes dentaires n’interviennent pas. Ou convenir qu’une assistante dentaire s’éloigne, sur un signe, afin de pouvoir parler à la victime en ­privé. De même, il serait imaginable d’échanger d’abord au sein de l’équipe afin de s’assurer que les autres collaborateurs soupçonnent aussi l’existence d’une violence domestique. Une telle stratégie peut également prévoir la mise à disposition des patients, dans la salle d’attente, de dépliants et cartes avec des numéros d’urgence que ceux-ci peuvent emporter anonymement. Il convient dans tous les cas de ­décider qui fait une annonce de mise en danger à l’APEA. En règle générale, ce devrait être le médecin-dentiste responsable du cabinet.

Un aperçu des droits et obligations d’aviser l’APEA est présenté dans   l’aide-mémoire de la Conférence en matière de protection des mineurs et des adultes (COPMA).